L’apprentie et la vie [le film]

L’apprentie et la vie 1


Documentaire de Philippe Troyon - Télessonne TV - 60’ - Multidiffusions

Philippe Troyon, cinéaste et Marie Christine Prati Professeur de Français au Lycée Eugène Delacroix de Drancy sur le plateau du Magazine "On a des choses à vous dire" animée par Patrice ARDITTI.

Diffusée : le jeudi 27 Janvier 2011

« Les apprenties du geste et de la parole… »
[ des jeunes filles de 17 ans orientées vers un BEP Sanitaire et Social sont prises en charge par un groupe d’enseignantes très motivées du Lycée Professionnel Eugène Delacroix à Drancy. Alors que les cours sont souvent perturbés et improductifs, ces enseignantes ont l’idée d’y introduire un espace-temps culturel pour mieux maîtriser les émotions et la créativité des élèves. Entre les cours sanitaires et les stages, les apprenties s’initient à la peinture impressionniste, à travers l’œuvre de Claude Monet et à l’écriture poétique du « haiku ». Elles visitent les musées Marmottan, Orsay, Giverny, Rouen, refont la « route impressionniste » jusqu’à Etretat. Chacune d’elle reproduit à merveille une toile du maître selon les codes de l’impressionnisme. Tout cela les amène à transmettre leur expérience à des jeunes enfants de maternelles et des personnes âgées en maison de retraite.

Cette transmission de l’émotion, de la beauté, liés à une sorte de parcours initiatique, place résolument ces futures apprenties auxiliaires dans un rapport à l’autre et à soi. La professeur de français mène ce projet ambitieux sur deux années et s’en explique. Elle amène des élèves qui ont souvent le sentiment d’être dans une voie de garage à se décaler des savoirs trop théoriques et les plonge dans une réalité sociale immédiate. Les résultats sont excellents et les vocations apparaissent… Etretat, avec ses falaises abruptes, n’est pas une métaphore de l’impasse ou du bout de la vie, mais invite nos apprenties de la vie à découvrir le monde des possibles par son imposante manneporte.]


Apprendre et aimer. Isabelle arrive à un moment de sa vie où tout semble lui échapper. Marie-Christine arrive à un moment de sa vie où elle a envie de donner, de partager. Le frémissement sur la surface d’un étang bleu survient… Isabelle, élève-apprentie en BEP sanitaire et social rencontre Marie -Christine, sa professeur de français et… la peinture impressionniste. Quelque chose va alors illuminer leur chemin ombragé…

Au-delà de la photographie noire de notre société, hors des murs blancs de d’un immense ensemble architectural qu’on appelle un lycée polyvalent, le lycée Eugène Delacroix à Drancy, en deçà de la souffrance, en dehors des chemins tracés, les mains accrochées sur la crêtes du fossé de l’échec… il y a des êtres qui veulent se rencontrer : pour se prendre la main, pour se regarder, pour s’écouter… il y a au bout du chemin une clairière, une lumière : l’envie de réussir, de s’épanouir, de s’élever.

Ils sont 2000 élèves. Elles sont 26 adolescentes dans une petite classe de BEP. A ce jour, on leur a dit qu’elles n’étaient plus grand chose dans ce monde de l’excellence… Pourtant c’est pas faute de vouloir être proches des gens, des petits, des grands, des vieux, des infirmes…Le choix de leur futur métier c’est çà : s’occuper des autres. Alors elles sont arrivées là, avec leur pauvre et lourd bagage culturel et social, elles sont arrivées là par dépit… elles sont arrivées là comme sur un quai de gare.

C’est alors qu’une personne… puis deux , puis trois… se sont postées devant elles en leur tendant la main. « Venez…n’ayez pas peur ! on ne vous accueille pas pour devenir rien, pas pour être formatées…normalisées, comptabilisées, évaluées…pour être les meilleures… mais pour partager… vous retrouver, vous comprendre… vous aimer… et pour exister.

Cette classe n’est pas une secte, mais bien une classe de BEP sanitaire et social, (« la voie de garage » dit-on) au cœur de la banlieue « la plus enflammée » de la capitale. Ces gamines en déserrance vont petit à petit être happées par la reconnaissance de ces adultes courageux et inventifs, capables de sortir de leurs habitudes, capables de donner plus que le temps normal, capables de reconnaître et de faire vivre ce qu’il y a de plus beau à l’intérieur de ces filles « décrochées ».

Isabelle, Marie-Christine, la peinture : quel mystérieux assemblage ! Pourtant il existe bien un lien (ou liant) commun : l’invention… l’invention dans l’apprentissage d’une discipline noble : auxiliaire de vie.

Marie-Christine, la professeur de français, Edwige, la professeur en sanitaire et social, Muriel, la professeur en art plastique, se sont retrouvées dans une petite salle annexe à la salle des professeurs en se jurant de tout faire pour sortir leurs futures élèves de l’échec scolaire annoncé !. Isabelle, au nom de ses camarades, racontera cette fabuleuse initiative picturale qui l’a restructurée et remise sur le bon chemin. Grâce à la rencontre de chacun de ces êtres, à l’acceptation du « beau » comme approche de la sensibilité et du respect, de la parole et de l’écoute retrouvées, chacune se révèlera dans son intimité, dans ses choix.En plus cette expérience a amené les adolescentes à « revisiter » la vie à chacun de ses bouts : les petits de maternelle et les vieux d’une maison de retraite. Quoi de plus symbolique et beau d’être comme un pont entre ces deux moments de la vie ! Quoi de plus extraordinaire que de peindre de la même manière ensemble, avec des touches colorées, des traits ajustés… ! quoi de plus troublant de constater que la peinture des tout petits est la même que celle des plus vieux ! En leur apprenant à peindre un chemin, une surface d’eau, des fleurs, les élèves ont autant appris à être dans une relation que de se réconcilier avec eux-mêmes et les autres.

C’est la peinture d’un cheminement, c’est la révélation d’une impression : continuer à grandir, à se dépasser… à saisir sa chance…à aimer.


« Pourtant ce projet était loin d’être gagné au démarrage... »

[A la présentation du projet, la classe est plutôt réticente : « la peinture ça nous intéresse pas, pourquoi on travaille pas sur un truc qui nous plaît » lance une élève dans la classe. Le regard des autres montre qu’elle n’est pas la seule à avoir cette idée. La partie n’est pas gagnée.

Au départ de cette aventure, les élèves étaient plutôt réticents à cette expérience d’autant plus avec des enfants de maternelle et avec des personnes âgées. Ils ne prenaient pas cette façon de travailler, pour eux déstabilisante, très au sérieux « on va rien faire, super, on va faire de la garderie, pendant ce temps là on ne travaille pas ».] Marie-Christine Prati

Ce qui m’intéresse à travers cette pédagogie de projet, c’est non seulement d’ouvrir l’espace culturel de ces élèves, de décloisonner leur monde en les conduisant sur de nouveaux chemins, de connaître des lieux en relation avec l’art et la culture mais aussi d’utiliser en quelque sorte ces domaines artistiques afin de dévoiler leur sensibilité singulière.

Travailler ainsi permet de partir à la recherche de leur créativité, de laisser s’extérioriser des émotions, des sensations qui vont leur permettre d’avoir une autre perception du monde en général.

Que ce soit à travers des créations plastiques ou écrites, les élèves sont souvent étonnés de ce qu’ils sont capables de produire, ils se sentent valorisés et reprennent confiance en eux. Il ne faut pas oublier en effet que les élèves orientés en lycée professionnel sont pour la plupart souvent fâchés avec l’école, ils ont un parcours parsemé d’échecs et le système scolaire leur renvoie une image d’incapable.

Leurs difficultés scolaires ne sont pas dues, comme la plupart des enseignants le pense, au fait qu’ils ont moins de capacités que d’autres mais à un blocage psychologique lié à un système qui les a conduit vers l’exclusion et qui ne leur a pas donné la chance de pouvoir étudier autrement, davantage en adéquation avec leur individualité. Il suffit peut-être de quelques phrases blessantes, d’un manque d’attention et de quelques notes sous la moyenne pour faire basculer un élève du mauvais côté.

Ce mauvais côté c’est celui de l’enseignement professionnel, dernière chance à l’école avant la rue ! C’est pour cette raison qu’il est primordial de leur prouver qu’ils ont les moyens de réussir. Ils ne peuvent reprendre confiance que si moi-même je leur renvoie une image positive d’eux-mêmes, que je laisse une grande place à leur individualité et qu’enfin je cherche d’autres façons d’enseigner car il est important de casser leurs représentations de l’école.

Même devant une classe de 26 élèves je ne dois jamais oublier que je ne m’adresse pas à la classe mais à 26 personnalités toutes différentes, qui possèdent chacune une richesse enfouie quelque part au fond d’elle-même et que je dois rechercher et mettre en valeur.
C’est ainsi que je conçois mon travail d’enseignante, en croyant profondément et sincèrement à la créativité de chacun de mes élèves. Mon rôle est donc de la leur dévoiler puis de savoir l’exploiter.

Faire appel à l’art sous différentes formes paraît alors le meilleur chemin et les faire écrire sur leurs sensations par rapport à un ressenti lié à du vécu semble être le bon moyen pour libérer leur parole. Parler de leurs impressions est en effet pour eux plus facile que d’utiliser la langue pour la faire entrer dans des cadres étriqués qui vont être évalués. Il ne faut pas oublier que les élèves de lycée professionnel ont souvent des difficultés en expression écrite.( Ces pratiques figées de notre système éducatif paraissent obsolètes et il est grand temps d’entreprendre une vraie réflexion sur l’utilisation de la langue dans les cours de français.)

La langue devient alors l’expression d’un ressenti donc de leur sensibilité , utiliser de la sorte elle leur semble plus facile d’accès. Elle se rapproche de leur esprit, et se laisse accaparer comme apprivoiser, écrire qui semblait être un acte si difficile, si étranger, parfois même si douloureux devient une pratique agréable , les mots semblent couler plus aisément . la langue devient le calque de leur sensibilité.

A travers de telles pratiques d’écriture les élèves se réconcilient avec l’expression écrite et sont capables de nous surprendre par la beauté de leurs écrits. Parfois, ils se surprennent eux-mêmes, le défit est alors relevé et les portes vers un autre univers se sont alors entrouvertes.