Une école de l’expérience

Manifeste

Un constat est partagé par ceux qui enseignent, éduquent ou s’occupent des enfants aujourd’hui : l’école ne se porte pas bien.

L’enseignement à l’école primaire, au collège et au lycée devrait avoir comme objectif d’amener les enfants et les adolescents à grandir en devenant des citoyens autonomes, armés d’une langue commune, d’une culture qui leur permettent de s’exprimer et de créer, pourvus d’esprit critique et capables de s’inscrire dans des projets, pour en faire des femmes et des hommes libres, responsables.

Mais de plus en plus d’élèves semblent indifférents au savoir, sont démotivés, voire tenus à l’écart de toute possibilité d’accéder à une formation sérieuse. Les élèves ne trouvent plus leur place dans l’école, elle produit beaucoup d’exclusion, plus particulièrement dans les villes et les régions où la précarité sociale s’installe.

Les professeurs, confrontés à cette situation, à la difficulté ou même l’impossibilité de faire cours, perdent parfois courage. Les méthodes d’apprentissage en usage ne leur offrent pas de réel recours. Malgré leur croyance dans les valeurs de l’école et leur volonté de transmettre du savoir, ils peuvent passer du déni du réel à la résignation ou à la complaisance.

Face à cette situation , le ministère de l’éducation nationale saupoudre, à la périphérie des cours, une ou deux heures de soutien et des rattrapages illusoires. L’Etat semble se désintéresser de l’école et ne l’appréhende plus qu’en terme de coût.

Nous savons qu’il n’existe pas de voies prédéfinies ni de recettes rassurantes, d’outils miracles. Mais depuis des années, nos recherches et nos expériences nous ont emmenés à utiliser les ressources disponibles, en multipliant les pratiques et les projets.

Nous ne pouvons nous résigner ni à la déploration, ni à la complaisance . Il nous faut réfléchir sur ce paradoxe d’une école qui, en perdant ses exigences, finit par exclure les élèves. A partir de nos expériences dans différents établissements, nous avons défini trois axes de recherches qui nous paraissent déterminants pour tenter de redresser cette situation .

1- Expérience, invention, transmission (restaurer l’appropriation des savoirs)
Nous observons que beaucoup de jeunes sont dans une situation de déculturation étroitement imbriquée à une insécurité langagière. Sans la langue, il n’y a pas à proprement parler de pensée, de possibilité de symboliser. La langue forme avec la culture et avec la pensée une tresse qui organise le monde que nous percevons. Les enfants ne savent plus vraiment parler, ni mettre des images et leur imaginaire dans les mots. Ils ne sont pas en mesure de débattre ou être simplement d’être dans la pensée du professeur. Ce phénomène est le principal facteur d’exclusion. Il nous faut donc mettre le travail sur la langue, sur le symbolique et l’imaginaire qu’elle contient, au centre de nos préoccupations.

Les disciplines scolaires sont enseignées dans une sorte de sècheresse méthodologique, techniciste, comme si elles s’étaient vidées des cultures qui sont pourtant au cœur de toute forme de connaissance, car elles donnent véritablement sens à toute forme d’apprentissage. Beaucoup de méthodes, qu’elles soient modernes ou archaïques , ne servent qu’à marginaliser, sinon à évacuer le sens qui est au cœur des savoirs que nous devons transmettre.

Nos expériences d’enseignement en projets dans toutes les disciplines, les recherches que nous menons sur les langues, sur l’écriture et la poésie, associées au travail sur le corps, par la pratique de la danse, du théâtre et du cinéma, nous apprennent que les cultures et les savoirs vivent en chacun des enfants pour autant que chacun puisse se les approprier et soit donc en mesure de les re-créer. Cela implique d’autres formes d’organisation du temps scolaire, des mobilités d’emplois du temps et surtout un enseignement qui se fonde sur des expériences culturelles et des pratiques artistiques exigeantes.

2- Le mouvement, le questionnement, la recherche, sont les conditions indispensables pour créer du lien et exercer le métier de professeur.

L’évolution incessante du monde, la multiplicité (le polymorphisme) culturelle des élèves, et la diversité des situations exigent que les projets et les modes d’enseignement, soient sans cesse repensés, inventés, réinventés, car ce que nous concevons aujourd’hui pour une classe peut-être inadapté dans une autre classe ou dans un contexte différent quelques années après.

C’est pour cette raison qu’il n’est pas concevable de faire le métier de professeur ou de diriger un établissement scolaire si nous ne sommes pas culturellement et disciplinairement ouverts et en mouvement : penser, créer, mieux déchiffrer la singularité et le potentiel de chaque enfant, donner sens à l’expérience des hommes à travers les cultures que nous partageons dans notre enseignement, sont des choses qui ne sont jamais acquises, et qui exigent de la part des professeurs et des acteurs de l’éducation, une culture, une ouverture sur le monde , sur l’Histoire et les civilisations et une remise en question incessante de leurs pratiques (une mobilité).

L’expérience montre qu’il est difficile de faire le métier de professeur sans être sans cesse en recherche, en mouvement, en projet. C’est ce qui permet de créer du lien en classe.

3 - Une éthique de la parole comme fondement du travail de transmission

Il faut rappeler que la qualité de la relation précède la compréhension ou du moins la conditionne. Le fondement du travail de transmission, c’est l’attention à la qualité de la parole - et donc de regard - échangés avec les élèves et avec les adultes. (faire la différence entre la parole singulière et la parole commune : le paradoxe de la relation en groupe. S’adresse t-on à un comme à trente ?).

Les intentions, le regard sur l’autre - adulte ou élève- transparaît dans la parole. On ne peut faire le métier de professeur si on ne réfléchit pas à la parole qui est dite en classe, en salle des professeurs ou en conseil de classe.

L’expérience montre que lorsque l’acte de parole laisse une ouverture, une place pour l’autre, des relations se tissent, des possibles apparaissent. Or cette question de l’éthique de la parole et de la relation n’est jamais l’objet d’un apprentissage pour les professeurs. Sur ce point, ils sont, au sens étymologique, « imbéciles », c’est à dire sans béquille pour les soutenir.

Il faut donc créer des laboratoires de recherches dans les établissements scolaires, centrés sur la parole , la relation , sur les difficultés propres à l’adolescence pour mettre en mouvement tous les acteurs des établissements scolaires. C’est le cas des laboratoires du Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant (CIEN) qui fonctionnent en Europe et en Amérique du Sud. Ils ont la particularité de créer ce mouvement en amenant les professeurs à réfléchir sur leur position en classe, en leur apportant des connaissances qui permettent de créer du lien, ce qui est essentiel dans l’organisation de la classe et dans la transmission des savoirs.